Sarrdanapale

Laboratoire de la création

In 01, Squats on janvier 16, 2009 at 1:31

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« Je suis un peu vagabond. »
Basilio  rit. Basilio est Russe et sculpteur. 42 ans, barbe fraichement coupée et yeux bleus profonds. Depuis un an, il habite dans un ancien hôtel particulier au 111 rue Saint Honoré, un squat d’artistes géré par l’association le Laboratoire de la création. Le squat a été récemment officialisé par la mairie de Paris.
Auparavant, il a connu le 59 rue de Rivoli, un autre squat, les appartements des amis, la rue et les centres de rétention, onze mois au total.
Sans papiers, il n’est toujours pas régularisé malgré onze ans de présence en France. Sa demande est bloquée depuis deux ans et demi au tribunal. « J’aimerais bien rentrer à Moscou ou voyager, mais je ne peux aller nulle part. J’ai déjà fait de la prison dans cinq pays en tant qu’immigré. Parfois, la nuit, quand j’ai trop bu, j’entre dans un commissariat, ivre, et je hurle « Renvoyez-moi en Russie, je suis un clandestin ! «  Les flics me virent dehors en me disant d’aller cuver mon vin chez moi ».
Un petit lavabo, une débauche de pots de peintures, des draps qui sèchent, des tableaux, un bric à brac coloré et un lit spartiate, sa chambre-atelier n’est pas très grande. Alors, pour oublier, il arpente inlassablement les rues de Paris la nuit et/ou peste contre ses oeuvres qui ne lui conviennent pas.
« Hier, j’ai brûlé une partie de mes sculptures sur un quai. »
Il se lève, regarde l’homme bleu enfermé dans son monde.
 » Lui aussi, je vais le brûler. « 

Laboratoire de la création

111 rue Saint Honoré

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Bilan: Agréable

Une fois n’est pas coutume, deux articles pour le même sujet. Le premier est court, ressemble à la forme habituelle des Chocolats Viennois et s’adapte mieux à la photo. Et puis, c’était le deuxième soir, la fille qui m’accompagnait était jolie. So Chocolate donc. Mais le deuxième article, plus long, explique mieux le lieu, qui mérite, peut-être, plus que ces quelques premiers mots lancés dans le vague. Les deux ont été écrits il y a quelques mois déjà.

Lire la suite.

Jours tranquilles au 111 rue Saint Honoré

Au 111 rue Saint Honoré s’élève un petit hôtel particulier de 250 m2 environ. Façade brune, petite fontaine et sculpture en forme de vagues pour rappeler sa fonction originelle de château d’eau, construit sous Louis XVI, en 1776. Au XXème siècle, le consulat d’Andorre y prend ses quartiers. Puis, en 1995, l’abandon. La mairie de Paris le récupère, mais ne sait qu’en faire. Jusqu’à cette nuit de mai 2002 où trois artistes, munis de tout leur bardas, s’en emparent discrètement. Le subterfuge dure une dizaine de jours jusqu’à ce que les habitants de ce quartier huppé s’en rendent compte et préviennent la police.
« Un matin, j’étais parti acheter des croissants et en revenant je trouve quinze policiers, la commissaire, des représentants de la ville et un serrurier en train de frapper à la porte. », raconte Julien, un des premiers squatteurs et le président du Laboratoire de la création, l’association créée pour s’occuper du bâtiment.
« Ah c’est vous me dit la commissaire, il n’y a pas de problème alors. Messieurs nous pouvons partir. Et ils me laissèrent. », continue t-il de raconter en souriant.
Julien, la quarantaine, réalisateur de nombreux courts-métrages, est déjà connu, depuis son passage au squat du 59 rue de Rivoli, un bâtiment occupé par plusieurs dizaines d’artistes à la fin des années 1990. Ils en firent un des hauts lieux de la nuit parisienne alternative jusqu’à convaincre la mairie de Paris de subventionner sa réhabilitation et de leur « offrir » le lieu en échange d’un cahier des charges très strict.
Pour le 111 rue Saint Honoré, l’histoire se répète. « On a apporté une solution pour ce bâtiment. Comme toujours, la motivation au départ est uniquement financière car les artistes n’ont pas d’endroit pour travailler. Mais après, il y a la découverte des avantages, l’émulation créée en travaillant ensemble. Il faut arrêter de croire que l’artiste doit rester seul dans son coin pour produire.», argumente Julien.
Une centaine d’artistes participent au Laboratoire de la Création et passent plus ou moins de temps dans l’hôtel particulier. Une fois passée la porte d’entrée vitrée, tenue en partie fermée par un tendeur de vélo, une petite scène de théâtre bordée d’un rideau rouge apparaît. « Nous organisons deux cours collectifs de théâtre et deux de chant par semaine », explique Christelle, la chargée de communication et la seule employée permanente de l’association. La pièce sert parfois aussi de salle d’exposition et des troupes peuvent la louer à l’après-midi. De sous le plancher, du petit studio de musique où joue Sophie, la saxophoniste, s’échappent des airs de jazz. Sophie dort souvent au troisième étage auquel on accède par un tout petit escalier en bois. On y trouve aussi une baignoire émaillée, des WC, une  cuisine et un petit studio de montage pour Julien.
Lui travaille au deuxième étage. Il passe le plus clair de son temps à chercher des financements pour des projets. De la moquette, trois bureaux, des ordinateurs récents et un chat noir qui ronronne, l’endroit est chaleureux, malgré les traces encore présentes d’une inondation ancienne. Julien montre ses dossiers, les récompenses obtenues par les artistes et le chiffre d’affaires réalisé chaque année par l’association : 300 000 euros. « Depuis l’année dernière, la mairie a régularisé notre situation, nous dépendons maintenant de la Direction des Affaires culturelles »,explique-t-il. « Il n’y a qu’en France et sous une mairie de gauche que cela aurait été possible. Comme ils savent que nous sommes sérieux, ils nous demandent même des conseils maintenant pour réhabiliter d’autres immeubles inhabités.»
Dans le discours de Julien, il y a cet écart permanent entre une volonté joyeuse d’agir en marge de la société, d’être différent des « bourgeois » ―un mot qu’il utilise souvent ― et le désir d’être accepté et reconnu. Montrer aussi que l’art est utile et nécessaire à tous. Dans cette optique, les artistes de l’association réalisent deux cents interventions par an dans les lycées des quartiers défavorisés de Paris.
Une image globale de réussite qui n’est pas encore le quotidien de tous les membres de l’association. Au deuxième étage se trouve l’atelier des peintres et des sculpteurs. À peine 25 m2. Un petit lavabo, une débauche de pots de peintures, des tableaux, un bric à brac coloré et un lit spartiate.
Basilio vit là. Un sculpteur russe de 42 ans, barbe hirsute et yeux bleus profonds. « Quand Tolstoï a traduit Pinocchio, il a appelé Basilio le chat menteur qui fait la manche. Un ami m’a donné ce surnom, c’est resté », explique-t-il. Il est midi, il ouvre une bière. « Je ne crée pas une œuvre. J’essaye de me faire plaisir. Mais là, je n’y arrive plus depuis trois mois. Cela ne sert à rien.» Basilio est arrivé il y a onze et demi de Moscou. « Je suis un peu vagabond. Je pensais rester un an en France… »
En 1996, il atterrit tout d’abord au 59 rue de Rivoli. Où ça ne se passe pas très bien pour lui. Puis il squatte chez des amis. Avant de se retrouver au Laboratoire de la création, devenu presque SDF. Il commence par réparer et refaire la tuyauterie. « Quand j’ai le temps, je travaille au noir sur des chantiers pour gagner ma vie. » Alors il demande « au “patron“ jamais content» de rester. Julien accepte. Sans papiers, il n’est toujours pas régularisé. Sa demande est bloquée depuis deux ans et demi au tribunal. « Je ne peux aller nulle part, j’ai déjà fait de la prison dans cinq pays. Parfois, la nuit, quand j’ai trop bu, j’entre dans le commissariat, ivre, et je hurle « Renvoyez-moi en Russie, je suis un clandestin ! «Les flics me virent dehors en me disant de rentrer cuver mon vin chez moi. »
Il explique combien il est difficile de vendre ou de faire des expositions. «Les gens me disent tout le temps : c’est bien ce que vous faites mais ce n’est pas ce que l’on cherche ».
L’atelier, il le partage avec Giuseppe, 69 ans. Un Romain.  De 19 à 30 ans, Giuseppe passe sa vie à l’Institut de la Charité fondé en 1808 par l’abbé Antonio Rosmini. La religion reste très présente dans sa manière d’aborder la peinture. Il cite Saint Augustin : «Je crois parce que c’est absurde ».
Basilio intervient : « Tous les dimanches, il va prier l’acrobate. » Il imite la Christ sur la croix. Giuseppe sourit. «J’ai commencé à peindre pour justifier ma vie. Nous vivons dans une espèce d’absurdité organisée. »
D’autres artistes passent et les saluent. Francesco, 38 ans, entre en coup de vent. C’est le Français du groupe des trois peintres qui se partagent l’atelier. Il parle vite, imite les accents de ses camarades et ajoute de l’espagnol et quelques vieilles expressions françaises pour se moquer des précieux. Molière est né dans l’immeuble d’en face en 1622. Si Francesco était un personnage de théâtre, ce serait Scapin, le valet espiègle. Il sourit, montre des petites gravures qu’il essaye de vendre, chante, prend des photos de tout le monde et répète encore et encore : « La peinture est une grande aventure. » Il n’y a plus vraiment de discussion possible.
Les trois artistes finissent par tomber d’accord sur le fait que tout cela, finalement, n’a pas vraiment d’importance. Le squat, l’Art, Paris, la mairie, les gens, les élèves, l’absurde et le reste. Ils rient. Chacun d’eux pourrait faire siennes ces quelques lignes qui terminent La Montagne de l’âme de Gao Xingjian, prix Nobel de littérature et parrain de l’association.
« Le mieux c’est de faire semblant de comprendre.
Faire semblant de comprendre mais en fait ne rien comprendre.
En réalité, je ne comprends rien, strictement rien.
C’est comme ça. »

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