Même loin des quais de la Seine, il y a des plages à Paris. Porte de la Villette, presque sous le périph’, le Glaz’Art a déversé du sable dans son grand jardin.
Ce soir-là, un couple électro de belgo-japonais essaye d’aligner trois notes justes et un groupe de punk-rock américain me ferait presque regretter Sum41, le souvenir des soirées sur l’île de Ré, des femmes tombant (sautant ?) légèrement vêtues dans l’eau froide de la piscine.
Mais, après analyse, il s’avère que parfois la programmation peut être vraiment intéressante.
Nous ne sommes pas assez roots pour aller sauter devant la scène ; nous préférons donc jouer à la pétanque. Les boules sont à libre disposition. Je sors vaincu d’un combat épique.
Le lieu est très agréable, même les SDF sur la colline nous surplombant aiment le spectacle. Je m’étale sur une chaise longue. A côté de moi, un homme a bu beaucoup trop de Kronenbourg. Son ventre ressemble à une lune rouge bien pleine. D’une oreille distraite, j’écoute la musique. Mon âme s’en va nager.
«Quantité de personnes ont ainsi une âme qui adore nager. On les appelle vulgairement des paresseux. Quand l’âme quitte le corps par le ventre pour nager, il se produit une telle libération de je ne sais quoi, c’est un abandon, une jouissance, un relâchement si intime… »
Paresse, Henri Michaux
Bilan: Indispensable
Glaz’Art
pendant l’été, du mercredi au samedi, l’entrée est gratuite à partir de 19h
7, Avenue Porte de la Villette
75019 Paris
01 40 36 55 65
Chez les gothiques du bar les furieux, la nudité s’exprime par petites touches discrètes, un bout de mollet ou un arrière de crâne un peu tondu. Chez l’actrice Céline Milliat, qui jouait la pièce Striptease au Théâtre de la Bastille pour le festival Trans 09 juste à côté, la nudité c’est être toute nue effectivement et crier très fort des noms de chanteuses de cabarets, de stripteaseuses et de filles publiques.
C’est bien aussi.
Aux furieux, l’on peut boire de l’absinthe ; plusieurs sortes. Ce soir là une libertine.
Il y a quelques années, j’étais déjà venu là avec mon coloc américain, j’avais pris… Je ne sais plus trop… Ensuite j’avais passé la soirée à délirer avec lui ; à finir par avoir des visions d’un panda. D’une grosse bête impuissante qui apostrophait l’univers au bord du Fleuve où passaient tous ceux que la jeune fille aux verres d’eau avait un jour ou l’autre croisé. Miroir Ivre. Tous morts, parfois déchiquetés, ce n’était pas une vision très agréable. Malgré le bleu étincelant, telle l’eau de Mostar, Bosnie.
Les filles et le désir susurrait l’autre. Le sexe et l’effroi répondaient les actrices.
Moi, je regardais Céline Milliat se trémousser nue sur la scène ; faire l’amour au plancher dans la pénombre. Le panda, lui, assis pesamment sur la tringle à vêtements de l’actrice, observait le public. Surtout une jeune fille quelques rangs plus haut.
Des histoires de désir, de toi c’est toi que je veux et de chaleurs d’été.
Il riait. Je n’écoutais pas.
“On est bien là ?”, demande l’actrice, allongée nue et transpirante contre sa barre d’acier.
Des questions se posent et il n’y a pas de réponse.
Alors, oui, d’une certaine manière, l’on est bien là.
Elle ramène son briquet vers elle, je dois me pencher encore plus. Rue Saint-Denis. La pute est en jean, petit top et baskets. Discrète. Une blonde assez jolie. Sa collègue, brune et un peu grosse, moins. Je souhaite juste du feu.
Tu ne veux pas entrer ?
Non merci
C’est juste 50 euros
Je suis étudiant, je n’ai pas d’argent
Je continue avec mon camarade, l’on s’éloigne des sex shop et de la Cordonnerie. Un bar dans le deuxième arrondissement, parfois des concerts, les jeudi et samedi couscous gratuit pour tous à partir de 21h. Mais il faut arriver bien plus tôt pour avoir une place. La pinte, jusqu’à 8h, n’est qu’à 2euros50. Le mojito est délicieux et permet de digérer la merguez correcte et la musique très mauvaise.
J’aime ces îlots de bonnes affaires dans un Paris trop cher. Me rappelle Vienne et le Wienerschnizelplatz’l où j’allais dévorer des Schweinsemmel dans mon quartier du Prater. Je devais longer la Tabostrasse, où, à intervalle régulier, surgissait un bar à putes. Des vieilles filles publiques défraîchies ouvraient toujours la porte quand je passais et posaient l’éternelle question:
Kommst du ein ? (Tu entres ?)
Une fois seulement, à l’entrée du Piccolo, une jolie petite brune en bas et haut mode petit bateau m’invita. Une voix si jolie. Ensorceleuse…
A trois cent mètres de chez moi et pourtant je ne l’avais jamais vu jusqu’à la semaine dernière. Un bistrot, à l’angle du boulevard de Port-Royal et de la rue de la Glacière. Chaque jour, jusqu’à 23h, toutes les consommations sont à 1 euro 50 et avec le sourire des serveurs gratuits en prime. La pinte à trois euros. Efficace, puisque qu’un bar sans grand intérêt dans une rue peu commerçante arrive à être rempli chaque soir par les étudiants qui maraudent un peu partout entre le cinquième et le treizième arrondissement.
La petite terrasse est juste en face du Val de Grâce. J’espère, un jour, une pinte à la main, confortablement attablé, voir passer Jacques Chirac ou un président africain, sortir de là, escorté par la police et dans une confortable limousine noire. Confidentiellement, il y serait venu se faire soigner d’une maladie inconnue, attrapée je ne sais où avec je ne sais qui. A la presse, si elle est au courant, l’on aura rien dit, juste «une infection bénigne».
En tournant à gauche, pour filer vers les Gobelins puis Saint Marcel ou Italie, l’homme baissera un peu la vitre arrière, jettera un regard ; sourire condescendant à ces petits poivrots qui ne savent pas. Derrière les grilles, l’inconnu.
Puis, la route, la limousine noire plongera – l’avenue est en descente – dans la nuit éclairée, disparaîtra, et nous, nous regarderons les étoiles jusqu’au petit matin en tendant l’oreille pour surprendre, au loin, boulevard Arago, les éclats de voix et les pertes d’espérance des matons mutins qui veulent empêcher Fofana d’être jugé. Santé !
Grande fête à Sciences Po mardi dernier. Pleins de jeunes que je ne connaissais pas avaient investi les locaux. A la fenêtre du premier étage, je les voyais porter des chaises ; ils devaient ranger avant de danser je suppose. Ils criaient ou chantaient aussi mais je ne comprenais pas les paroles.
D’autres montraient leurs fesses et brandissaient des pancartes Vive le Roy. La confusion était totale et j’aimais bien.
Nous, on ne pouvait pas entrer – frustrants ces apéritifs réservés à cent personnes – alors on regardait et on chantait aussi selon les slogans.
J’aimais bien “CRS partout, justice nulle part”, ou “Cac 40, Cac 40″, réminiscence des fausses manifs de droite.
J’essayais aussi de lancer de nouveaux slogans.
Libérez Julien Palomo!
Ou Mais il est où ? Mais il est où Richard Descoings, là là là là
Les gens souriaient mais ne me suivaient pas – je ne suis rien- et cela faisait un peu pshiit.
Les pourparlers étaient un peu longs alors avec des amis on buvait des pintes dans les gobelets de l’Abbaye, le bar des “Voleurs de poules” de Sciences Po. On aurait pu aller au Basile aussi mais c’est le bar des “Bourgeois” et, aujourd’hui, il fallait quand même choisir son camp un minimum.
C’est l’avantage de cette vénérable institution, on peut être “Bourgeois” et “Voleurs de poules” sans trop d’effort dans la même journée. Juste quelques mètres à parcourir.
Au bout de trois pintes, la pièce de théâtre commençait à s’essouffler, les CRS ne semblaient pas vouloir intervenir, commettre des abus et des bavures – en somme, devenir l’ennemi.
Tout le monde finit par sortir. Dispersion. Et moi de retourner à mon article sur la Princesse de Clèves à finir absolument.
Et de voir, minuit venant, trois ou quatre cents jeunes, joyeux et libres –manifestation sauvage- débouler avenue des Gobelins et remonter jusqu’à Châtelet, puis Montmartre.
J’étais sur mon balcon, ménestrel fatigué, et je regardais passer la petite histoire, sur le moment sans regret, trop occupé.
Quelques jours plus tard, je pense que c’était une erreur. Il y avait là événement, matière, remise en cause.
Il y avait là poésie, un peu violente certes- ou plutôt, en plus ! surtout !- Mais poésie, c’est évident. Ne jamais oublier les leçons de l’orphelin de l’Europe.
Parfois
Là où s’étend l’imaginaire Kaspar Hauser surgit
Clopin-clopant- un cheval lui a démoli ses deux mollets- Suis-je né trop tôt ou trop tard ?
Se demande-t-il
Je lui pose la même question
Qui suis-je ?
L’étage est le principal intérêt de ce petit bar. La musique du rez de chaussée est trop insignifiante pour s’y attarder. En haut, des communautés peuvent se regrouper pour un soir et faire la fête tranquillement. Dans les meubles des grands-parents, vieux fauteuils imitation 19ème, chaises sur le même modèle, murs jaunis et tapisseries décrépies. Je crois que l’une est une scène de chasse sans grand intérêt.
Décor avec un vrai charme, l’on se sent à la fois en sécurité et, d’un autre côté, l’on peut tout détruire, de toute façon cela appartient à un autre temps. Clairement, c’est la crise. Le thème de la soirée, les années folles, tendance 1929 et krach boursier, filles en robes noires. Et les chapeaux… Rue du Faubourd Saint-Antoine, retour en arrière pour échapper à l’avenir ou pour mieux sauter ? Tout le monde ne s’est pas déguisé, dont moi. Oubli ? Timidité ? Ou conscience que les années 30 arrivent à grandes enjambées ?
L’OPA Bastille n’achètera pas publiquement mes sentiments. Certes, réhabiliter une ancienne fabrique est toujours une démarche intéressante. Mais pourquoi n’avoir pas garder un peu de béton et des vieux débris rouillés ?
Comme si la sueur et le sang devaient forcément disparaître. Ils auraient très bien pu rester à voguer dans l’air ambiant, pour stimuler et exciter les quidams de passage. J’aurais souhaité un zinc dégingandé, des poufs éventrés et des amoureux qui se tripotent dans les coins, tatoués, balafrés et un peu malades.
Las ! Nous sommes à Bastille, de l’autre côté certes, direction gare de Lyon, mais tout de même, ambiance lounge et garnements en slim. Le lieu est agréable, mais pourrait être mieux. Surtout que le groupe de ce soir-là, Sir No Sir, me déçoit, pas assez rock par rapport au Myspace. Et what a bad idea de réserver l’espace devant la petite scène aux tables basses et coussins et de relayer les gens debout à l’arrière. Musique est mouvement.
Pourtant, Monsieur non ! l’ambiance est à la Révolution. Ce matin-là, déboulant en vélib’ le long de la rue de Gay Lussac, j’avais envie de crier, «ce vouloir obscur» et «cette soif irrémédiable». Une aspiration à la poétique, un peu puérile, à mi-chemin entre un Werther souffreteux et un Frédéric Moreau de 48. L’on me susurre Julien Sorel. Peut-être.
Je ne sais pas d’où cela vient. J’essaye pourtant chaque jour de ne pas penser, comme on me l’a appris. Peut-être résonance de l’appel des intellectuels antillais ; lu la veille. Je ne sais pas.
Une seule fois suffit à me rendre heureux pour les trois prochains jours. Je sais que la poésie et l’action déboulent ailleurs en ce moment, en Guadeloupe, là où les mauvaises consciences de notre temps rugissent. Mais, à Paris, ce soir-là, je n’avais que l’OPA, les gamins slimés, la bière trop chère, le groupe pas assez bon, la serveuse aux belles courbes généreuses et les deux grosses – que dis-je, énorme !- spectatrices anglaises devant moi. Assemblage hétéroclite qui m’annonçait, me hurlait, qu’il est temps de crier le nom de Liberté.
Le Trucmush possède une baignoire au centre de sa pièce principale. C’est agréable, quand tu es trop ivre tu peux t’endormir doucement, bercé par les clapotis imaginaires des flots.
Imaginaires parce qu’il n’y a pas d’eau au fond de la baignoire. Malheureusement.
Tout le monde entend le bruit pourtant. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être l’aveuglement dû à l’éclairage rouge. La bière. Où la volonté d’oublier la soupe de rock qui passe, mais peut-être n’était-ce que le choix – l’erreur- de la serveuse ce soir-là.
Au Trucmush les gens sont un peu plus vieux qu’à la mécanique chimique de l’autre côté. Pour moi, qui suis jeune, ce n’est pas désagréable. Je me souviens, il fut un temps où aux frontières des tables de restaurants, sur les nappes de papier, j’aimais bien écrire des petites brèves d’histoires, sans début ni fin. Aussitôt couchées sur le papier, aussitôt disparues dans les bras d’un serveur qui débarrasse. Toujours des dialogues. Entre deux personnages. Truc et Muche. Et quand, ce soir-là, je vais dans ce bar, cela raisonne en moi.
Qui a tué notre dernier contrat ?
C’est toi
Alors ? n’ais-je pas le droit de me reposer ?, tu sais bien que je ne me sens pas très bien depuis
On a été payé pourtant
Ton bonheur se résume à deux choses, être payé et manger, c’est affligeant
Mais n’est-ce pas le souhait de tout homme ?
Pas moi
Allons à Xanadu pour avoir plus alors
Tu sais bien que ce n’est pas possible
Pourquoi ?
C’est trop loin
Attendons Machin pour manger alors, je suis sûr qu’il ne va pas tarder
Que font deux parisiens sur une terrasse moite de New Delhi, un soir d’été, un soir de peaux dévorées par les moustiques ?
Ils s’échangent les bonnes adresses des restaurants dans la capitale en buvant de la Kingfisher et du whisky.
Et à peine deux semaines après mon retour d’Inde, m’y voilà. Par hasard. Avec l’Owen et les filles. Place Sainte Marthe près de Belleville, toujours bondée. En août, que des jeunes, des stagiaires et des premiers jobs. La terrasse est squattée par les bobos. Mais comment ne pas aimer cet endroit aux voitures si rares, l’absence de bruits, les murs un peu décrépis et les petits volets ?
Il fait un peu froid – en ce début 2009, je ne sais plus vraiment ce que nous avions mangé, un plateau de charcuteries agréable, je crois, et le gaspacho ne m’avait pas vraiment convaincu – mais, pour nous, c’est un bel été, le diable est loin sur les collines. L’on refait le monde, un peu, l’on boit, toujours, l’on rit, souvent. L’Owen continue de parler, il disserte sur la Grèce, Athènes, l’autre. Les filles l’écoutent attentivement. Un peu comme ces compères, dans un autre temps, dans la campagne de Turin.
Pierretto riait. « Un ivrogne est un ivrogne, dit-il. Il ne choisit ni la drogue ni le vin. Il a choisi une bonne fois, des millions d’année plus tôt, lorsqu’il a poussé son premier cri de joie.
Rosalba se taisait, je n’osais pas la regarder.
-Il y a une innocence, dit Poli, une clarté qui vient du fond… »
« Et moi, je te dis, interrompit Pierretto, que si cette nuit tu as oublié l’heure, c’est parce que tu avais perdu la possibilité de choisir
-Mais cette innocence, je la cherche, moi, balbutia Poli, opiniâtre, plus je la connais, plus je me persuade que je suis vil et que je suis un homme. Es-tu oui ou non convaincu que la condition naturelle de l’homme est la faiblesse ? Comment pourrait-on se relever si d’abord on était pas tombé. »
Rosalba grignotait des cerises et se taisait. *
La tête pleine d’incompréhension, après avoir vu Serbis, Le Reflet nous accueille. Le petit resto/bar de la rue de Champollion, à l’enseigne au clap, où des milliers d’étudiants, souvent de La Sorbonne, sont déjà passés. Le lieu, je n’ai pas beaucoup de reproches à y faire, les prix sont décents, le vin rouge n’est pas très bon mais ce n’est pas son rôle, la serveuse, grand échalas à tête germanique, toute droite sortie du Fluc, est sympathique.
Mais c’est un lieu dangereux, où l’on risque de rencontrer des gens que l’on connaît. Un de ces endroits où l’on ne peut amener qu’une seule fille car l’on sait qu’elle risque d’y retourner seule ou de connaître déjà. Au contraire du Verre à Pied ou de la Charlotte de l’Isle, des terriers secrets.
Et bien ce sera elle, d’ailleurs, elle m’y pousse. Il faut bien un endroit où tout commence, sans supplier, au contraire de Beggin’, cette chanson de Frankie Valli et des Four Seasons qui ne cesse de me trotter dans la tête. Sautons, voguons, passons gratuitement, joyeux compères, dans Paris, il fait très froid. Ce qui ne résout pas les questions surgies de la moiteur de Manille. Qui, finalement, gardera le cinéma porno ? Existera-t-il toujours le temps que j’y aille ? Où ne sera-t-il qu’une bobine de film indistincte, disparue sous les couches de poussière des rickshaws locaux…
Un de ces bars où je ne serais jamais entré, si, événement incongru, je n’y avais eu des amis, un soir de pluie, un soir d’hiver, un soir de vent froid, y jouant du jazz. Des standards. Un de ces troquets comme Paris en compte des centaines, où sur les tables sans intérêt et les canapés marrons, le temps n’a pas vraiment de prise. Et la longueur des phrases qui va avec. Accoudés au comptoir, la bretelle d’habitués, un peu écharpés et le nez rouge- il est encore tôt- se réjouit de cette session inattendue. Change de la soupe habituelle que passent entre deux pauses les gentils serveurs. Sur la terrasse chauffée, un homme aux mocassins si fins qu’il semble ne pas avoir de pieds, drague laborieusement une jeune femme aux longs cheveux bouclés et à la tête chevaline. Nous sommes à la fin des années 70, VGE va entrer d’un instant à l’autre, saluer son monde et commander un sandwich à trois francs- trois euros aujourd’hui.
Rue Custine, pas très loin Au Clair de Lune, plus haut, Au Rendez-vous des amis et plus bas, Château Rouge, les bandes, l’odeur appétissante du KFC, et, toujours, le froid.
La vie est belle pour les Pères PoPulaires, la concurrence n’est pas très agressive autour. Seul au monde, près de Buzenval, le bar tout en longueur est d’un joli bric et de broc. Des canapés très confortables et, en ce dimanche soir, une ambiance studieuse. Plusieurs ordinateurs portables, avec des jeunes gens derrière, trônent sur les tables. Dans la grande pièce, les serveurs et les habitués se préparent un plat de lasagnes. Ravissement des narines à défaut de pouvoir en faire profiter les papilles. Se rabattre sur un plateau de charcuteries et de fromages très agréable. Le lieu se veut pas cher. Composé d’étudiants, de profs et de journalistes, il symbolise l’embourgeoisement de Buzenval ou la paupérisation de ce type de population. Pas très loin, Rue89 a posé ses pénates.
Le vin ne pique pas trop les yeux. Si bien qu’à force de boire, il est difficile de s’extirper de la mollesse des canapés. Si Victor Hugo passait par là, taquin, pensant à Trochu, il aurait sans nul doute cette phrase : Aux Pères PoPulaires, trop boire ! Trop Choir !
“Au Clair de Lune, mon ami barman
Prête-moi ta bière, pour y boire un peu.
Ma gorge est sèche, je n’ai plus d’ivresse.
Ouvre-moi ta porte, pour l’amour de Dieu.
Au Clair de Lune, le barman répondit :
_ “J’ai de la bière, je suis derrière mon comptoir.
Va t’asseoir, je crois que je te servirai
Car dans mon repère, on accueille l’égaré.”
Au Clair de Lune, l’aimable ivrogne
S’assoit près d’une brune, elle répond soudain
_ “Qui parle de la sorte ?”, il dit à son tour
_ “Ouvrez ton cœur pour le Dieu d’Amour”
Au Clair de Lune, on n’y voit qu’un peu
On chercha la bière, on chercha un peu plus
En cherchant d’la sorte je n’sais c’qu’on trouva
Mais je sais qu’la nuit sur eux se ferma.”
Au Clair de Lune est un repère de bobos méchants qui sentent mauvais et qui boivent des bières en ayant l’impression d’être underground parce qu’ils sont près de la Goutte d’Or, mais pas trop.
Vive les néons, le bar rétro, les chaises parfois déglinguées, l’ambiance un peu psychédélique- pas assez malheureusement- et la bière abordable.
Dehors, l’été, le quidam regarde les gens passer, descendre la rue de Clignancourt vers les surprises de Barbès. Les ivrognes montent à Montmartre pour aller au Rendez-vous des Amis et, dans les creux des portes, des amoureux se tripotent.
Il est de ces lieux ; surtout les jours de bruine ; où si l’œil ne s’approche pas, il ne verra pas l’effervescence ; la vitre est trop sombre ; et malheureusement n’entrera pas.
Comme pour le Verre à Pied, petit bistrot de la rue Mouffetard. Il faut insister un peu pour que les parents, trop occupés à essayer des chapeaux d’un colporteur immobile, acceptent d’y pénétrer.
Des petites tables en bois chaleureuses et une cuisine familiale. Ce n’est pas très cher mais ce n’est pas très bon non plus.
Juste, le sentiment, que là où l’on est, nous sommes bien.
La tarte nous emporte, elle est délicieuse.
Je feuillète une petite revue poétique qui traîne sur un coin de table. Vers de mirlitons. Accrochés partout des tableaux ou des photos, assemblage hétéroclite, parfois juste des morceaux et quelques phrases du Kamasutra, que je note sur un coin de journal, avant, évidemment, de l’oublier.
Si le point virgule est utilisé deux fois, c’est bien que bruine et sombre méritent d’être notés. Il y a des jours où les rayons de soleil ne sont pas aussi vivaces que souhaités et les sièges d’une salle d’attente d’aéroport restent désespérément vides. Mais je m’égare.
Les notes
Le lieu: 17/20 Encore très bien placé pour moi, évidemment.
Le prix: 10/20 Un peu cher finalement pour la qualité, le plat à 10 euros en vaut 8,5 maximum. Quelques jours après, j’y retourne avec une amie, qui apprécie le lieu aussi, mais qui regrette le prix du verre de vin, 4,20.
Le goût: 12/20 Ah les desserts…
Le voyage: Point bonus, les patrons sont Hollandais
J’ai toujours aimé les toilettes. Surtout quand elles sont un peu crades. Mais là, impossible de me souvenir de l’endroit. Je crois que c’était un bar rue d’Oberkampf, près du métro Parmentier.
J’aime bien le Caveau des Oubliettes.
Ça swingue.
Même quand il y a trop de monde. Tu swingues alors dans ta tête, collé agréablement contre ton voisin de droite que tu ne connais pas.
Je ne sais pas pourquoi, je connais toujours celui de gauche.
Il est dur d’y oublier quelqu’un là bas, l’alcool est trop cher. Essayer d’apprécier tout de même la musique sans l’ivresse, est-ce possible ? Oui, le jazz est bon et gratuit.
A la fin de chaque bœuf, les filles se pécipitent vers la petite scène et glapissent. Quand elles n’ont pas réussi à attraper un jeune musicien, elles viennent vous parler, toutes dépitées. Prêtes à être consolées.
La photo ? Je ne sais pas, j’étais sans doute ivre. Le flou reflète-t-il une âme tourmentée ce soir-là ou juste un cadreur malhabile ? Certes, il est d’autres rives.
Le prix : 10/20 Six euros le demi au sous-sol. Il faudra vous enivrer de musique. Un rhum agréable.
La beauté des serveuses : 14/20 Change selon les soirs. Entendu cette conversation en salle :
J’aime bien celle-là.
Oui, elle est pas mal mais un peu trop accessible. La première fois que je suis venu, il, y avait une blonde suédoise incroyable. Tellement inaccessible que cela en devenait indécent.
Je préfère la brune là. Elle doit avoir des maladies, c’est excitant.
Le lieu : 15/20 Encore dans le 5ème arrondissement. J’ai honte.
Tél. : 01.46.34.23.09 Horaires d’ouverture Pub : tous les jours à partir de 17h. Club de Jazz : tous les jours à partir de 22h
début des concerts à 22h30.
Un jeudi soir. Deux ou trois heures du matin. Après le Caveau des Oubliettes. Entrée gratuite jusqu’à cinq heures du matin.
Rarement je n’ai vu un endroit avec aussi peu d’intérêt. Trentenaires, crânes rasés et beaufs, de rares filles, une musique de boîte habituelle, rabâchée, sans imagination. Il y a cette vieille femme qui s’assoit en face de moi, les cheveux rouges, les seins qui débordent et grasse. Elle ressemble à Madame Vitruve dans Mort à crédit de Céline. Le rouge à lèvres qui dégouline sans doute. Elle parle en russe et rit très fort. Elle, elle m’intéresse. Et les écrans plats avec des femmes bodybuildés qui font des striptease. On danse puis on s’égare, je ne sais pas trop où, dans les rues du sixième peut-être, avec finalement une bataille d’Italie perdue au pont de Lodi. Rue des grands Augustins, nous sommes des moines défroqués !
Je me suis obligé assez justement et assez utilement, je crois, pour la liberté de mon âme, à ne désirer, à ne rechercher, à ne prendre aucune femme. Augustin d’Hippone in Soliloques.
Pub Saint Michel
19 quai Saint Michel 75005 Paris Ouvert de 21h à l’aube.
Au rendez-vous des amis, les fins de soirée sont souvent un peu floues.
Le visage de la fille disparaît, l’arrière-plan n’est plus.
L’abus de vin rouge, de fromage et de charcuterie de toute évidence.
Alors on invente. On imagine.
La jeune fille aux verres d’eau est-elle sortie de son tableau ? me demande-t-elle un matin.
Et le poète de répondre :
Peut-être n’existe-t-elle pas vraiment ?
Seulement dans l’imaginaire de ce jeune fou.
Elle ne peut s’empêcher de sourire. Le visage qui s’échappe et les yeux perçants tel le chat d’Alice in Wonderland.
“Oh, you ca’n’t help that,” said the Cat: “we’re all mad here. I’m mad. You’re mad.”
“How do you know I’m mad?” said Alice.
“You must be,” said the Cat, “or you wouldn’t have come here.”