Depuis que j’avais un peu délaissé ce blog, je n’avais plus le vraiment d’endroits pour raconter n’importe quoi à n’importe qui. Tous mes rares lecteurs savent que commenter des bars ou des cafés n’est qu’un prétexte. Ca me manquait.
Un dimanche midi au Sésame le long du canal Saint Martin. Avec l’homme tombé dans des douves pour les beaux yeux d’une femme – un acte furieusement moyenâgeux, carrément romantique.
Sésame – Le nom est malheureusement immonde mais j’apprécie ces ambiances très bobos inspirées des villes germaniques. Tables en bois, nourriture vaguement bio, des couples, des enfants en bas âges mais déjà surdoués évidemment et la serveuse lesbienne. Ressemble au Café der Provinz à Vienne.
Le smoothie du jour et la tartine au reblochon ne sont pas inintéressants, mais j’en ai déjà oublié le goût. Journée de novembre, il fait bon. Il y a trois clodos qui chantent juste à côté. L’un tombe mollement sur la piste cyclable et peine à se relever. Une roue de vélo qui passerait le décapiterait.
Ensuite, je ne fais pas grand-chose. J’aime que cette scène de sexe intergénérationnel passe à une heure grand public ; je ne suis pas certain que ce film ne soit pas un porno ; j’alterne entre France Culture et Prohibition car je suis caricatural ; à la place de Okada, je serai parti avec Creta Karno ou avec la petite ouvrière de l’usine de perruques ; mais alors l’Oiseau à Ressort n’aurait pas duré 800 pages ; en ce lendemain de victoire française, je trouve que décidément les femmes sont bien étranges ; peut-être que tout cela n’a aucun rapport. Quoique.
Même loin des quais de la Seine, il y a des plages à Paris. Porte de la Villette, presque sous le périph’, le Glaz’Art a déversé du sable dans son grand jardin.
Ce soir-là, un couple électro de belgo-japonais essaye d’aligner trois notes justes et un groupe de punk-rock américain me ferait presque regretter Sum41, le souvenir des soirées sur l’île de Ré, des femmes tombant (sautant ?) légèrement vêtues dans l’eau froide de la piscine.
Mais, après analyse, il s’avère que parfois la programmation peut être vraiment intéressante.
Nous ne sommes pas assez roots pour aller sauter devant la scène ; nous préférons donc jouer à la pétanque. Les boules sont à libre disposition. Je sors vaincu d’un combat épique.
Le lieu est très agréable, même les SDF sur la colline nous surplombant aiment le spectacle. Je m’étale sur une chaise longue. A côté de moi, un homme a bu beaucoup trop de Kronenbourg. Son ventre ressemble à une lune rouge bien pleine. D’une oreille distraite, j’écoute la musique. Mon âme s’en va nager.
«Quantité de personnes ont ainsi une âme qui adore nager. On les appelle vulgairement des paresseux. Quand l’âme quitte le corps par le ventre pour nager, il se produit une telle libération de je ne sais quoi, c’est un abandon, une jouissance, un relâchement si intime… »
Paresse, Henri Michaux
Bilan: Indispensable
Glaz’Art
pendant l’été, du mercredi au samedi, l’entrée est gratuite à partir de 19h
7, Avenue Porte de la Villette
75019 Paris
01 40 36 55 65
Au Rex Club, il est toujours facile d’entrer. Même quand vous êtes trois mecs, un peu avinés, refoulés du Social Club et de tous les pubs immondes des Grands Boulevards.
Après, jusqu’au bout de la nuit, il suffit de danser
Au Rex, cela sera presque toujours très bien, vous le savez déjà, je n’insiste pas.
Je danse.
Une jeune fille s’approche.
Elle me demande si j’ai étudié à Vienne, je dis oui.
Elle me demande si je viens de cette petite île au bord de l’Atlantique, je dis oui.
Elle me dit mon nom, c’est bien le mien.
Tu ne me reconnais pas ?
Non…
Caro de Wien, et des centaines de souvenirs resurgissent en moi.
Je me souviens Le Flex, le Fluc Wanne, tous les boîtes/bars, le Danube, les bars de l’amour de Praterstern, le parc. Il faudrait que j’y retourne.
Nous dansons, elle est avec une amie, il est six heures, elles nous quittent, nous prenons un kebab, le jour se lève, métro.
Je repense au début de soirée. A ce musicien chinois que je croise régulièrement à Châtelet ou République. Un instrument traditionnel étrange qui résonne à travers le corps, une voix qui glace le sang et rend l’âme nostalgique.
De l’autre côté de la montagne, il y a définitivement un paradis perdu.
Je laisse une pièce, je l’imagine, comme le jeune homme sur la photo, jouer imperturbable entre les métros qui passent à travers lui. Il les ignore. Concentré sur son art.
Une bouteille de Tsingtao à la main, autour de sa chaise, nous dansons.
Bilan: Indispensable
5, Boulevard Poissonnière
75002 Paris
01 42 36 10 96
Le chocolat chaud de ce bar est bien décevant. Certes, il paraît appétissant avec sa couche de cacao un peu épaisse qui susurre que, peut-être, il a été préparé avec amour.
Puis, une fois que la cuillère écharpe le tout, l’on se rend compte vite que ce n’est que de l’eau colorée.
Déception.
Pourtant son prix doit être conséquent, comme dans tout café à l’angle de la rue de Varenne et du Boulevard des Invalides. Notre rédac chef d’un jour, Alain Génestar, nous l’offre gracieusement. Nous devons interviewer Michel Barnier, candidat aux européennes, dans ses bureaux du Ministère de l’agriculture et de la pêche. En attendant l’heure nous peaufinons les questions dans le café le plus proche.
Au ministère, je feuillette une revue agricole laissée négligemment sur une table. L’ancien (futur) commissaire européen a promis de venir, mais… le temps passant, l’on comprend que, retenu par les embouteillages, il ira directement à son meeting de Levallois.
Un coup dans le lait.
Heureusement, c’est un soir de finale Ligue des Champion. Rater l’interview permet de pas manquer le début du match. Et Barcelone…
Entre le café du musée et le Ministère de la pèche, il y a une vieille blanchisserie/teinturerie.
Je me demande si, ce soir là, le chinois -c’est forcément un asiatique- regarde le match en repassant le costume d’un archiduc. Et le conservateur du musée Rodin tout proche, pour l’aider à survivre, vient-il tremper ses Vénus dans ses bassines pour qu’elles soient plus blanches ?
Je pense, oui.
Bilan: A éviter
Image: Nu féminin debout dit de la Naissance de Vénus dans un vase
tubulaire, 1895-1910, plâtre et céramique antique
Chez les gothiques du bar les furieux, la nudité s’exprime par petites touches discrètes, un bout de mollet ou un arrière de crâne un peu tondu. Chez l’actrice Céline Milliat, qui jouait la pièce Striptease au Théâtre de la Bastille pour le festival Trans 09 juste à côté, la nudité c’est être toute nue effectivement et crier très fort des noms de chanteuses de cabarets, de stripteaseuses et de filles publiques.
C’est bien aussi.
Aux furieux, l’on peut boire de l’absinthe ; plusieurs sortes. Ce soir là une libertine.
Il y a quelques années, j’étais déjà venu là avec mon coloc américain, j’avais pris… Je ne sais plus trop… Ensuite j’avais passé la soirée à délirer avec lui ; à finir par avoir des visions d’un panda. D’une grosse bête impuissante qui apostrophait l’univers au bord du Fleuve où passaient tous ceux que la jeune fille aux verres d’eau avait un jour ou l’autre croisé. Miroir Ivre. Tous morts, parfois déchiquetés, ce n’était pas une vision très agréable. Malgré le bleu étincelant, telle l’eau de Mostar, Bosnie.
Les filles et le désir susurrait l’autre. Le sexe et l’effroi répondaient les actrices.
Moi, je regardais Céline Milliat se trémousser nue sur la scène ; faire l’amour au plancher dans la pénombre. Le panda, lui, assis pesamment sur la tringle à vêtements de l’actrice, observait le public. Surtout une jeune fille quelques rangs plus haut.
Des histoires de désir, de toi c’est toi que je veux et de chaleurs d’été.
Il riait. Je n’écoutais pas.
“On est bien là ?”, demande l’actrice, allongée nue et transpirante contre sa barre d’acier.
Des questions se posent et il n’y a pas de réponse.
Alors, oui, d’une certaine manière, l’on est bien là.
J’arrive toujours après la bataille tel un Frédéric Moreau seul dans les rues de Paris insurgé ou s’occupant de Madame Arnoux derrière un rideau vingt ans trop tard.
Le Squat Sans Plomb, installé depuis deux ans, devrait fermer en juillet et je ne le découvre que fin mai. Un collectif a investi un garage désaffecté pour « 4×4 », me raconte un Tchèque à la barbe foisonnante, là depuis le début.
Une vieille maison, un studio, une salle de concert, un grand jardin derrière, un hall ouvert à tous les vents. L’espace disponible est surprenant et agréable. Des vieux canapés pourris dans lequel on se plonge en buvant de la bière à très bas prix. Et une crêpe au nutella. Tous les vendredi l’accès est libre pour des groupes de musique.
Ce soir là, les Fitzgerald. Des petits jeunes qui savent jouer de tout et craquent pour le Gypsy Blues. La trentaine de personne est emportée par la musique. Tout le monde danse. Une roumaine, robe à fleurs et pieds nus, tournent sur elle-même.
Un instant nous sommes ailleurs. Hors du monde surtout d’Ivry où les jeunes autour ne semblent pas venir si souvent malgré la profession de foi du collectif. Prêcher la bonne parole de la culture pour tous. Et je ne répondrais pas à la mauvaise langue qui au fond du canapé susurre que les squats échouent toujours de ce côté-là.
La soirée continue dans le dernier métro, les instruments résonnent et un contrôleur demande « d’arrêter tout ça ».
Qui l’écoute ?
Personne.
La vidéo n’est pas de très bonne qualité, c’était avec un petit appareil photo, et ce n’était pas la meilleur chanson, mais si un jour vous apercevez une de ces petites têtes brunes, suivez-là, sa musique vaut la peine.
Le 13 juin aura lieu la deuxième édition du festival Erotico Porno gore. A voir.
Adresse: 38, rue Gabriel Péri. 94200 Ivry sur Seine
Elle ramène son briquet vers elle, je dois me pencher encore plus. Rue Saint-Denis. La pute est en jean, petit top et baskets. Discrète. Une blonde assez jolie. Sa collègue, brune et un peu grosse, moins. Je souhaite juste du feu.
Tu ne veux pas entrer ?
Non merci
C’est juste 50 euros
Je suis étudiant, je n’ai pas d’argent
Je continue avec mon camarade, l’on s’éloigne des sex shop et de la Cordonnerie. Un bar dans le deuxième arrondissement, parfois des concerts, les jeudi et samedi couscous gratuit pour tous à partir de 21h. Mais il faut arriver bien plus tôt pour avoir une place. La pinte, jusqu’à 8h, n’est qu’à 2euros50. Le mojito est délicieux et permet de digérer la merguez correcte et la musique très mauvaise.
J’aime ces îlots de bonnes affaires dans un Paris trop cher. Me rappelle Vienne et le Wienerschnizelplatz’l où j’allais dévorer des Schweinsemmel dans mon quartier du Prater. Je devais longer la Tabostrasse, où, à intervalle régulier, surgissait un bar à putes. Des vieilles filles publiques défraîchies ouvraient toujours la porte quand je passais et posaient l’éternelle question:
Kommst du ein ? (Tu entres ?)
Une fois seulement, à l’entrée du Piccolo, une jolie petite brune en bas et haut mode petit bateau m’invita. Une voix si jolie. Ensorceleuse…
La femme, la cinquantaine délavée, le décolleté qui tombe, s’assoit à côté de moi. Elle a des bleus sur les bras.
«Qu’est-ce que j’ai fais pour en arriver là ? »
Elle m’offre une cigarette. Elle parle. Deux vigiles s’approchent.
« Madame, vous pouvez nous suivre s’il vous plaît ? »
« C’est ça l’histoire de ma vie, être raccompagnée à la porte ! »
Elle disparaît.
Cantine solidaire des Frigos pendant les journées portes ouvertes.
Les anciens frigidaires des Halles sont un lieu formidable. Un bâtiment immense, vieille maison hantée, tâche saugrenue entre les immeubles modernes près de la BNF. Il y a 24 ans, une poignée d’artistes a investi les locaux. Depuis, ils sont toujours là. «A part ceux qui sont morts, tout le monde est encore là », raconte l’une au cinquième étage. « C’est incroyable le nombre de soirées qu’on a organisé. Beaucoup moins depuis la Guerre du Golfe. »
Les ateliers sont beaux, les œuvres sont pour la plupart inintéressantes, sauf là, ce tableau, là, ce film d’animation, ici, cet instrument étrange, tiens, une locomotive. La cage d’escalier est entièrement taguée, des fresques s’étendent sur les murs de certains étages.
Comme tout bon squat officiel de vielles personnes, à 22h, cela ferme. Sauf au troisième, où une soirée privée est organisée chez un Italien excentrique. Loubards à l’entrée, smocking obligatoire. L’on dit que «Dombasle et son chéri» rôdent parfois par là.
Vivement que l’insurrection vienne, que l’on soit une centaine et par un coup d’éclat, un soir de rébellion, notre horde de jeunes mettent tout ce reliquat des années Mitterrand dehors.
L’on gardera juste en otage ces Italiennes si fines aux talons si hauts – entretenir le fantasme – et l’on vivra dans la luxure jusqu’à ce qu’une nouvelle horde de jeunes nous disperse, nous ventile.
Je ne sais pas vraiment si No Change était le nom exact ou juste la petite pancarte sur la porte. Un squat près de Château d’Eau, occupé depuis décembre 2008.
Il y a 15 jours. Dernière soirée. L’ordre d’expulsion avait été donné pour la petite dizaine de résidents.
Certains – si j’ai bien compris – font des études d’arts, d’illustration. ..
Une exposition est organisée. Eux et leurs potes s’affichent sur les murs ; au rez-de-chaussée , un ancien magasin, des lavabos défoncés, des canapés moelleux où deux amies se tripotent. L’étage est pour les chambres. Des filles qui montent et disparaissent.
Toujours amusante, une soirée dans un squat, population hétéroclite, surtout des jeunes étudiants bobos à la fac, dans des écoles d’arts, théâtre…parfois des vieux baroudeurs.
Qui, globalement, ce soir-là, refusent de savoir la suite. Le lendemain. «Sous quelque angle qu’on le prenne, le présent est sans issue. Ce n’est pas la moindre de ses vertus », nous susurre la première ligne de l’insurrection qui vient. Surtout quand un bar solidaire avec une bière à 1 euros tourne à plein régime.
Il y a cette jeune punkette, robe rouge, tête à moitié rasée. Grand sourire. Je n’ai rien à dire.
La plupart des dessins sont sanglants. Les femmes saignent des seins, des piques partout, une ménagère la tête dans le four, des jambes écartées violemment.
Il y a cette jeune fille, toute petite, elle étudie aux Beaux-Arts à Paris. Elle a toujours l’air triste. Peut-être est-ce pour cela qu’elle dessine des calligraphies d’animaux humanisés. Fuir les hommes ? Nous sommes des bêtes ?
[Ce soir-là, au 53 rue de Paradis, trop chaud, trop de monde , nous sortons au bout d’un moment, sous un de ces panneaux historiques de la ville de Paris. Que nous dit le texte ? Un armistice du temps de Napoléon a été signé là.]
Bientôt, ils partiront à la recherche d’un nouveau squat.
«Rien ne paraît moins probable qu’une insurrection, mais rien n’est plus nécessaire.»
A trois cent mètres de chez moi et pourtant je ne l’avais jamais vu jusqu’à la semaine dernière. Un bistrot, à l’angle du boulevard de Port-Royal et de la rue de la Glacière. Chaque jour, jusqu’à 23h, toutes les consommations sont à 1 euro 50 et avec le sourire des serveurs gratuits en prime. La pinte à trois euros. Efficace, puisque qu’un bar sans grand intérêt dans une rue peu commerçante arrive à être rempli chaque soir par les étudiants qui maraudent un peu partout entre le cinquième et le treizième arrondissement.
La petite terrasse est juste en face du Val de Grâce. J’espère, un jour, une pinte à la main, confortablement attablé, voir passer Jacques Chirac ou un président africain, sortir de là, escorté par la police et dans une confortable limousine noire. Confidentiellement, il y serait venu se faire soigner d’une maladie inconnue, attrapée je ne sais où avec je ne sais qui. A la presse, si elle est au courant, l’on aura rien dit, juste «une infection bénigne».
En tournant à gauche, pour filer vers les Gobelins puis Saint Marcel ou Italie, l’homme baissera un peu la vitre arrière, jettera un regard ; sourire condescendant à ces petits poivrots qui ne savent pas. Derrière les grilles, l’inconnu.
Puis, la route, la limousine noire plongera – l’avenue est en descente – dans la nuit éclairée, disparaîtra, et nous, nous regarderons les étoiles jusqu’au petit matin en tendant l’oreille pour surprendre, au loin, boulevard Arago, les éclats de voix et les pertes d’espérance des matons mutins qui veulent empêcher Fofana d’être jugé. Santé !
A la Flèche d’Or, on y danse on y danse… bientôt plus. Le lieu va fermer. A jamais ou rouvrir en août.
Les ribambelles de noctambules trouveront portes closes ou une ambiance radicalement différente. Bah !… Partons de l’avant, oublions la petite gare réaffectée et, sur son destrier, le chevalier d’or.
Sur le mur, le long des voies de chemins de fer, le petit bonhomme joue de la musique. Il est un peu triste, je le comprends. Où ira-t-il maintenant, chantonner doucement? Tant de fois je me suis retrouvé à regarder cette tête de linotte à travers la vitre ; perdu au fond du 20ème arrondissement ; à écouter des groupes, sitôt vus, sitôt oubliés.
Après, il y avait les retours épiques dans les rues de Paris, à se perdre encore et encore, descendre pendant des heures la rue de Charonne où longer la ligne 2, selon la destination.
La Flèche d’Or ferme – bah ! – voilà une bonne nouvelle. Ce n’était qu’une illusion, une Julia pour Winston Smith bobos persuadés que Paris, encore, bouge.
Ce sera à nous – si nous osons ! – d’ouvrir ce bar/café/concert avec de la bière immonde mais billig billig, des canapés défoncés, des groupes tous plus mauvais les uns que les autres avec, parfois, des étincelles, et, surtout, des vieilles pochtronnes qui récitent des poèmes jusqu’au petit matin.
Où sont les clochards qui – vaillamment ! -
Lançaient des chats dans la ville
Et pissaient tel l’éléphant dans le cirque
Quand tout n’était pas beau ?
Ils ne sont plus là ! Ils ne sont plus là ! Le rire.
Grande fête à Sciences Po mardi dernier. Pleins de jeunes que je ne connaissais pas avaient investi les locaux. A la fenêtre du premier étage, je les voyais porter des chaises ; ils devaient ranger avant de danser je suppose. Ils criaient ou chantaient aussi mais je ne comprenais pas les paroles.
D’autres montraient leurs fesses et brandissaient des pancartes Vive le Roy. La confusion était totale et j’aimais bien.
Nous, on ne pouvait pas entrer – frustrants ces apéritifs réservés à cent personnes – alors on regardait et on chantait aussi selon les slogans.
J’aimais bien “CRS partout, justice nulle part”, ou “Cac 40, Cac 40″, réminiscence des fausses manifs de droite.
J’essayais aussi de lancer de nouveaux slogans.
Libérez Julien Palomo!
Ou Mais il est où ? Mais il est où Richard Descoings, là là là là
Les gens souriaient mais ne me suivaient pas – je ne suis rien- et cela faisait un peu pshiit.
Les pourparlers étaient un peu longs alors avec des amis on buvait des pintes dans les gobelets de l’Abbaye, le bar des “Voleurs de poules” de Sciences Po. On aurait pu aller au Basile aussi mais c’est le bar des “Bourgeois” et, aujourd’hui, il fallait quand même choisir son camp un minimum.
C’est l’avantage de cette vénérable institution, on peut être “Bourgeois” et “Voleurs de poules” sans trop d’effort dans la même journée. Juste quelques mètres à parcourir.
Au bout de trois pintes, la pièce de théâtre commençait à s’essouffler, les CRS ne semblaient pas vouloir intervenir, commettre des abus et des bavures – en somme, devenir l’ennemi.
Tout le monde finit par sortir. Dispersion. Et moi de retourner à mon article sur la Princesse de Clèves à finir absolument.
Et de voir, minuit venant, trois ou quatre cents jeunes, joyeux et libres –manifestation sauvage- débouler avenue des Gobelins et remonter jusqu’à Châtelet, puis Montmartre.
J’étais sur mon balcon, ménestrel fatigué, et je regardais passer la petite histoire, sur le moment sans regret, trop occupé.
Quelques jours plus tard, je pense que c’était une erreur. Il y avait là événement, matière, remise en cause.
Il y avait là poésie, un peu violente certes- ou plutôt, en plus ! surtout !- Mais poésie, c’est évident. Ne jamais oublier les leçons de l’orphelin de l’Europe.
Parfois
Là où s’étend l’imaginaire Kaspar Hauser surgit
Clopin-clopant- un cheval lui a démoli ses deux mollets- Suis-je né trop tôt ou trop tard ?
Se demande-t-il
Je lui pose la même question
Qui suis-je ?
Ce café, il existe encore en province. Mais à Paris et, a fortiori, dans le sixième arrondissement, ce petit établissement surprend.
À quelques mètres des Editeurs ou du Danton, il est là, trois tables en bois, des bancs simples, encore la vieille ardoise et une décoration années 50 un peu minable.
Et, surtout, la femme qui sert, toute petite, vêtue de peu comme les vieilles de mon village, la moustache fière mais discrète. Celle de son amie, presque toujours au comptoir, est beaucoup plus impressionnante.
Il y a parfois un homme qui passe et qui disparaît par une porte dérobée. Qui est-ce ? Je ne sais pas.
La gérante est peut-être une vielle madame Calas qui ne se serait pas fait arrêter. Dans Maigret et le corps sans tête, le commissaire passe tout le roman dans un café tel que celui-ci du côté du quai de Valmy.
Le petit blanc y est bon, la femme a assassiné son mari avec son amant et l’a découpé en petits morceaux avant de le jeter dans le canal Saint-Martin. Une sombre histoire de province, du côté de Poitiers, de château et d’héritage désiré ou pas. Maigret sait que c’est elle, la femme sait qu’il sait. Reste juste à le prouver.
La gérante du Carrefour est une de ces madame Calas qui n’auraient pas rencontré de flic ingénieux sur sa route. Apaisée, vingt ans plus tard, elle a retrouvé le sourire, a pris du poids. L’homme qui passe et qui disparaît est son amant, Dieudonné Pape.
Et nous, innocents, quand nous venons prendre le demi ou le petit blanc, nous ne nous doutons de rien. -Votre vin est bon
C’était vrai. La plupart des bistrots de Paris annoncent «un petit vin de pays», mais il s’agit le plus souvent d’un vin trafiqué qui vient tout droit de Bercy. Celui-ci, au contraire, avait un parfum de terroir que le commissaire essayait d’identifier.
-Sancerre ? demanda-t-il.
-Non. Il vient d’un petit village des environs de Poitiers.
Voilà pourquoi il avait un arrière-goût de pierre à fusil.
Bilan: Agréable
Le Carrefour
bas de la rue Monsieur le Prince
75006
L’étage est le principal intérêt de ce petit bar. La musique du rez de chaussée est trop insignifiante pour s’y attarder. En haut, des communautés peuvent se regrouper pour un soir et faire la fête tranquillement. Dans les meubles des grands-parents, vieux fauteuils imitation 19ème, chaises sur le même modèle, murs jaunis et tapisseries décrépies. Je crois que l’une est une scène de chasse sans grand intérêt.
Décor avec un vrai charme, l’on se sent à la fois en sécurité et, d’un autre côté, l’on peut tout détruire, de toute façon cela appartient à un autre temps. Clairement, c’est la crise. Le thème de la soirée, les années folles, tendance 1929 et krach boursier, filles en robes noires. Et les chapeaux… Rue du Faubourd Saint-Antoine, retour en arrière pour échapper à l’avenir ou pour mieux sauter ? Tout le monde ne s’est pas déguisé, dont moi. Oubli ? Timidité ? Ou conscience que les années 30 arrivent à grandes enjambées ?
L’OPA Bastille n’achètera pas publiquement mes sentiments. Certes, réhabiliter une ancienne fabrique est toujours une démarche intéressante. Mais pourquoi n’avoir pas garder un peu de béton et des vieux débris rouillés ?
Comme si la sueur et le sang devaient forcément disparaître. Ils auraient très bien pu rester à voguer dans l’air ambiant, pour stimuler et exciter les quidams de passage. J’aurais souhaité un zinc dégingandé, des poufs éventrés et des amoureux qui se tripotent dans les coins, tatoués, balafrés et un peu malades.
Las ! Nous sommes à Bastille, de l’autre côté certes, direction gare de Lyon, mais tout de même, ambiance lounge et garnements en slim. Le lieu est agréable, mais pourrait être mieux. Surtout que le groupe de ce soir-là, Sir No Sir, me déçoit, pas assez rock par rapport au Myspace. Et what a bad idea de réserver l’espace devant la petite scène aux tables basses et coussins et de relayer les gens debout à l’arrière. Musique est mouvement.
Pourtant, Monsieur non ! l’ambiance est à la Révolution. Ce matin-là, déboulant en vélib’ le long de la rue de Gay Lussac, j’avais envie de crier, «ce vouloir obscur» et «cette soif irrémédiable». Une aspiration à la poétique, un peu puérile, à mi-chemin entre un Werther souffreteux et un Frédéric Moreau de 48. L’on me susurre Julien Sorel. Peut-être.
Je ne sais pas d’où cela vient. J’essaye pourtant chaque jour de ne pas penser, comme on me l’a appris. Peut-être résonance de l’appel des intellectuels antillais ; lu la veille. Je ne sais pas.
Une seule fois suffit à me rendre heureux pour les trois prochains jours. Je sais que la poésie et l’action déboulent ailleurs en ce moment, en Guadeloupe, là où les mauvaises consciences de notre temps rugissent. Mais, à Paris, ce soir-là, je n’avais que l’OPA, les gamins slimés, la bière trop chère, le groupe pas assez bon, la serveuse aux belles courbes généreuses et les deux grosses – que dis-je, énorme !- spectatrices anglaises devant moi. Assemblage hétéroclite qui m’annonçait, me hurlait, qu’il est temps de crier le nom de Liberté.
Le Trucmush possède une baignoire au centre de sa pièce principale. C’est agréable, quand tu es trop ivre tu peux t’endormir doucement, bercé par les clapotis imaginaires des flots.
Imaginaires parce qu’il n’y a pas d’eau au fond de la baignoire. Malheureusement.
Tout le monde entend le bruit pourtant. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être l’aveuglement dû à l’éclairage rouge. La bière. Où la volonté d’oublier la soupe de rock qui passe, mais peut-être n’était-ce que le choix – l’erreur- de la serveuse ce soir-là.
Au Trucmush les gens sont un peu plus vieux qu’à la mécanique chimique de l’autre côté. Pour moi, qui suis jeune, ce n’est pas désagréable. Je me souviens, il fut un temps où aux frontières des tables de restaurants, sur les nappes de papier, j’aimais bien écrire des petites brèves d’histoires, sans début ni fin. Aussitôt couchées sur le papier, aussitôt disparues dans les bras d’un serveur qui débarrasse. Toujours des dialogues. Entre deux personnages. Truc et Muche. Et quand, ce soir-là, je vais dans ce bar, cela raisonne en moi.
Qui a tué notre dernier contrat ?
C’est toi
Alors ? n’ais-je pas le droit de me reposer ?, tu sais bien que je ne me sens pas très bien depuis
On a été payé pourtant
Ton bonheur se résume à deux choses, être payé et manger, c’est affligeant
Mais n’est-ce pas le souhait de tout homme ?
Pas moi
Allons à Xanadu pour avoir plus alors
Tu sais bien que ce n’est pas possible
Pourquoi ?
C’est trop loin
Attendons Machin pour manger alors, je suis sûr qu’il ne va pas tarder
Je pense comme plusieurs amis, notamment comme L.M., qu’il faut savoir mettre à profit l’élansublime de ce café qui s’ouvre à nous. Je sais que, quand nous présentons nos besoins, que nous demandons un café et une tartine beurrée, il ne faut prendre d’autres mesures que celles que nous présentons nous-même, car c’est le génie national qui nous a dictées. Je pense qu’il sera bon que le serveur fasse son rapport, qu’il calcule et qu’il propose les moyens d’exécution ; mais je vois aussi qu’il n’y a aucun inconvénient à décréter à l’instant même un café gratuit pour tous.
Élargissons, s’il se peut, ces mesures. Vous nous proclamez que le Danton est encore un café actif ; et bien, il faut le consommer, cet expresso. Ne vous effrayez point des mouvements que pourront tenter les contre-révolutionnaires de Paris comme le Bar du Marché. Sans doute ils voudraient élever le prix du café au bord du zinc, mais la masse immense des vrais fidèles, des sans-culottes, qui cent fois ont recommandé un café et, pour les plusgourmandes, un croissant, existe encore ; elle est prête à s’ébranler : sachez la diriger, et elle reviendra encore et dépensera toute son argent.
Depuis longtemps, je devais écrire un article sur le Danton, camarade de mes matins, mais je manquais d’inspiration – tout au plus un Y’a Bon Danton me venait à l’esprit – alors je me suis permis de reprendre un texte de Georges Jacques Danton, Sur De Nouvelles Mesures Révolutionnaires, et de légèrement le modifier. Et comme je suis d’humeur badine, je me suis amusé à linker certains mots avec les premières images que Google propose quand on cherche ces bagatelles sur Google Images. Le résultat est souvent prévisible mais parfois surprenant. Où l’on se rend compte que G. tout de même et que, hmmm, Doctissimo.
Inderweltsein a gagné le Vendée Globe virtuel, c’est une bonne nouvelle. Pour une fois, un pseudo intéressant émerge de la masse. Et me voilà, philosophe de pacotilles, à réviser mon petit Heidegger. Qu’est-ce que l’être au monde ? Que lis-je ?
“Le rétablissement des liens avec le monde est le point de départ de Sein und Zeit.” Mais “L’existence préposition absolue, telle qu’est montrée par le phénomène de l’angoisse, révèle la structure intentionnelle du Dasein comme telle, détachée des objets du monde.”
Dit comme ça, ce n’est pas très clair. Mais si je repense au moment où Sarkozy termine son discours sur les Etats Généraux de la Presse Ecrite au Palais de l’Elysée et où il descend de la tribune pour serrer des mains (amies ou ennemies ?) et où, moi, je me faufile à travers la foule- j’espère le buffet- la grande salle, et où là j’aperçois la fontaine de fondue au chocolat, je crois que l’on peut se demander : suis-je détaché des objets du monde ?
Suis-je acheté par ces petites brochettes de poulet tandoori et ces montagnes de macarons ou agis-je comme un résistant, essayant de boire (du champagne rosé) et manger tant et plus pour rembourser les impôts sur le revenu versés par trois générations de ma famille ( « I want my money back », scandait l’autre.) ?
(Suis-je finalement, pour reprendre les paroles du poète, cet Al l’alpagueur d’algues sur étoiles (de mer), avec toutes les contradictions que cela entraîne ?)
Je crois que je parle trop fort, surtout quand je déclare, “ça y est, je suis de droite”, mes amis me conseillent de me taire (In-der-Welt-Sein).
Très joyeux, je n’y pense plus, je me demande juste pourquoi il n’y a que des hommes derrière le buffet, fort sympathiques au Demorand, et pas de jolies serveuses. Fait du prince ? Je récite où plutôt, l’ivresse, je chevrote à voix basse, un poème érotique de Verlaine qui traîne dans ma poche.
Je suis foutu. Tu m’as vaincu.
Je n’aime plus que ton gros cu
Tant baisé, léché, reniflé
Et que ton cher con tant branlé
J’ai oublié la suite. Le nom de cette bagatelle ? Reddition.
« Je suis un peu vagabond. »
Basilio rit. Basilio est Russe et sculpteur. 42 ans, barbe fraichement coupée et yeux bleus profonds. Depuis un an, il habite dans un ancien hôtel particulier au 111 rue Saint Honoré, un squat d’artistes géré par l’association le Laboratoire de la création. Le squat a été récemment officialisé par la mairie de Paris.
Auparavant, il a connu le 59 rue de Rivoli, un autre squat, les appartements des amis, la rue et les centres de rétention, onze mois au total.
Sans papiers, il n’est toujours pas régularisé malgré onze ans de présence en France. Sa demande est bloquée depuis deux ans et demi au tribunal. “J’aimerais bien rentrer à Moscou ou voyager, mais je ne peux aller nulle part. J’ai déjà fait de la prison dans cinq pays en tant qu’immigré. Parfois, la nuit, quand j’ai trop bu, j’entre dans un commissariat, ivre, et je hurle “Renvoyez-moi en Russie, je suis un clandestin ! “ Les flics me virent dehors en me disant d’aller cuver mon vin chez moi ».
Un petit lavabo, une débauche de pots de peintures, des draps qui sèchent, des tableaux, un bric à brac coloré et un lit spartiate, sa chambre-atelier n’est pas très grande. Alors, pour oublier, il arpente inlassablement les rues de Paris la nuit et/ou peste contre ses oeuvres qui ne lui conviennent pas. “Hier, j’ai brûlé une partie de mes sculptures sur un quai.”
Il se lève, regarde l’homme bleu enfermé dans son monde. ” Lui aussi, je vais le brûler. “
Une fois n’est pas coutume, deux articles pour le même sujet. Le premier est court, ressemble à la forme habituelle des Chocolats Viennois et s’adapte mieux à la photo. Et puis, c’était le deuxième soir, la fille qui m’accompagnait était jolie. So Chocolate donc. Mais le deuxième article, plus long, explique mieux le lieu, qui mérite, peut-être, plus que ces quelques premiers mots lancés dans le vague. Les deux ont été écrits il y a quelques mois déjà.
L’homme, à genoux, lèche. La femme écarte les jambes. Je ne sais pas si elle est hideusement belle d’un ulcère à l’anus, mais, dans sa combinaison en cuir rouge, elle domine. Pisse. Il est un peu plus de 4h du matin. Pour nous, il est temps de rentrer, mais la Nuit Elastique bat toujours son plein.
Il y a des lieux où tu ne pensais pas aller forcément un jour, puis, finalement, poussé par la curiosité, attiré par la lumière – où, ici, la pénombre – tu pousses la porte.
D’une péniche, près de la maison de la radio, remplie de 500 personnes en cuir, vinyle ou latex, bientôt ivres.
Il y a les scènes de bondage avec ces jeunes femmes, à peine plus âgées que nous. Elles sont nues, enserrées de cordes, fouettées, parfois doucement, parfois plus fort. Un verre de Vodka pomme à la main, je regarde, un peu fasciné, plus du tout inquiet.
Pourtant, quelques heures auparavant, dans la longue queue des cabines d’essayage du Zara femme de Châtelet, je me sentais un peu idiot, mon legin en faux cuir taille M serré contre moi. Avec cette question qui me taraude, est-ce vraiment une bonne idée ?
Oui, évidemment, une des meilleures soirées de cette fin 2008, malgré le froid qui nous glace les os quand nous sortons pour fumer sur le ponton ou pour discuter un peu au calme avec les gens.
Comme avec le docteur Bootnfeet, star du fétichisme des pieds des soirées parisiennes et qui nous fait vibrer les mains.
La majorité des gens est charmante et nous avons des verres gratuits parce que le serveur est homo. Les femmes ne nous regardent pas, nous sommes trop jeunes avec mon camarade, mais cela n’a pas d’importance. Nous sommes juste contents d’être là et de nous balader à travers les petites salles, un peu voyeur.
Ca boit, ça danse, ça fouette, ça papote beaucoup, ça lèche. Dans une cage, les candidates de Miss Démonia défilent sur la musique de Futurama. Dans le donjon, des femmes écrasent le dos des soumis avec leurs talons. Une en a deux. Elle les fouette. J’en recroise un tout souriant, un peu plus tard, debout et fiers.
Là, je ne sais, je me souviens de Plume de Michaux. Il part en voyage et est valdingué et maltraité d’un bout à l’autre du bateau, d’un bout à l’autre de la traversée.
« Mais il ne dit rien, il ne se plaint pas. Il songe aux malheureux qui ne peuvent pas voyager du tout, tandis que lui, il voyage, il voyage continuellement. »
Bilan: Indispensable
Nuit Élastique
Lieu variable, cette fois là dans le 16ème arrondissement.
Il faut en profiter parce que cela ne va pas durer des années. Le tout petit bar Au rendez-vous du marché est une anomalie. Une exception en face du marché Saint-Germain qui disparaîtra le jour où la tenancière bretonne fermera. La cinquantaine, elle a toujours la mine impeccable. Ses foulards me rappellent ceux de ma grand-mère. Une fois passé la petite porte blanche, vous quittez Paris. Vous vous retrouvez à la campagne, quelque part entre Saint Brieuc et Loudéac. Trou du cul du bout du monde. Les tables ne sont plus toutes jeunes, ni la plupart des clients. Souvent des ouvriers. Change des bourgeoises empaillées qui mangent debout les quiches hors de prix de Gérard Mulot. Dans une petite pièce au fond, après avoir traversé la cuisine, on peut manger un des deux plats du jour au choix à des prix raisonnables. Que des classiques, biftecks, hachis parmentier… Le rouge décape mais n’est pas cher. Il faut se serrer un peu et là, comme dans ces vieux bistrots de province, les gens chuchotent, n’osent pas trop faire de bruits. D’un coup, l’on a un peu honte de nos discussions futiles alors que les hommes sont toujours aux champs et qu’on est sans nouvelle du fils d’Alphonse, parti depuis trois jours à la chasse aux sangliers. Pan ! Deux coups dans les fesses.
Dans une autre vie, la gérante aurait pu être Saucisse, cette « vieille lorette de Grenoble » qui tient le Café de la Route dans un Roi sans Divertissement de Jean Giono. Du charisme et toujours prête à boire le coup avec les habitués.
Dehors, il neige. La bête rode. Nous ne voulons pas retourner en cours.
« Le colporteur a beau ne passer qu’une fois par an, il laisse quand même assez de Veillées des chaumières à deux liards, pour qu’on connaisse Garibaldi, le maréchal Prim et les exigences de liberté. Déjà, on ne peut plus ignorer son siècle nulle part. »*
Malheureusement.
Bilan: Agréable
Au Rendez-Vous du Marché
9 rue Lobineau Métro : Mabillon 75006 Paris tél : 01 43 26 71 95
Que font deux parisiens sur une terrasse moite de New Delhi, un soir d’été, un soir de peaux dévorées par les moustiques ?
Ils s’échangent les bonnes adresses des restaurants dans la capitale en buvant de la Kingfisher et du whisky.
Et à peine deux semaines après mon retour d’Inde, m’y voilà. Par hasard. Avec l’Owen et les filles. Place Sainte Marthe près de Belleville, toujours bondée. En août, que des jeunes, des stagiaires et des premiers jobs. La terrasse est squattée par les bobos. Mais comment ne pas aimer cet endroit aux voitures si rares, l’absence de bruits, les murs un peu décrépis et les petits volets ?
Il fait un peu froid – en ce début 2009, je ne sais plus vraiment ce que nous avions mangé, un plateau de charcuteries agréable, je crois, et le gaspacho ne m’avait pas vraiment convaincu – mais, pour nous, c’est un bel été, le diable est loin sur les collines. L’on refait le monde, un peu, l’on boit, toujours, l’on rit, souvent. L’Owen continue de parler, il disserte sur la Grèce, Athènes, l’autre. Les filles l’écoutent attentivement. Un peu comme ces compères, dans un autre temps, dans la campagne de Turin.
Pierretto riait. « Un ivrogne est un ivrogne, dit-il. Il ne choisit ni la drogue ni le vin. Il a choisi une bonne fois, des millions d’année plus tôt, lorsqu’il a poussé son premier cri de joie.
Rosalba se taisait, je n’osais pas la regarder.
-Il y a une innocence, dit Poli, une clarté qui vient du fond… »
« Et moi, je te dis, interrompit Pierretto, que si cette nuit tu as oublié l’heure, c’est parce que tu avais perdu la possibilité de choisir
-Mais cette innocence, je la cherche, moi, balbutia Poli, opiniâtre, plus je la connais, plus je me persuade que je suis vil et que je suis un homme. Es-tu oui ou non convaincu que la condition naturelle de l’homme est la faiblesse ? Comment pourrait-on se relever si d’abord on était pas tombé. »
Rosalba grignotait des cerises et se taisait. *